Diary

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Les Tamarins Chantier

Parfois le voyage commence en ouvrant la fenêtre de la maison. Le regard se pose sur le paysage familier, en cours de métamorphose. En voyage, le corps et le regard se déplacent sans cesse à la rencontre des lieux. Ici, c’est la lieu qui se déplace et se transforme : naissance et vie d’un chantier.

Les Tamarins Chantier

9 novembre 06 Du lieu dit La Fontaine, là où tournent les parapentes, ailes sans poids, virgules légères sur fond bleu, sous mes yeux : le Chantier Je n’ai pas pensé tout de suite à REGARDER le Chantier. Trop de paroles autour : en termes de nuisance, de mesures, de coût, d’économie, d’écologie, de technologie, de danger. Pas pensé à la beauté, l’indéniable beauté.

Les broussailles cèdent, puis les arbres, les racines craquent, la terre cède en saignant, on la soulève par tonnes, on la tasse, on l’arase, on l’aplanit, on la formate. Un ciment frais, armé d’acier, lui coupe enfin le souffle.

Chaque matin des monstres de métal crapahutent sur la route en pente, ahanent dans les virages en vrille, déclenchent un son de sirène obèse, avertissement. (Ils en imposent à ces lieux minuscules que nomment les arrêts car jaune : Epingle à cheveux, Batterie sans culotte, Savane, Maison 58, Chemin la Surprise).Tout le monde s’arrête se fait tout petit, se cale près du ravin. Face aux géants, nos carrosseries ne pèsent pas plus que des ailes de papillons. Passent les excavatrices, les turbines des bétonneuses, les forets géants, les tanks, engins à crans, à crocs, à chenilles. On salue au passage l’exploit des hommes en mission dans les habitacles. S’en vont rejoindre leur territoire réservé, le corral pour dinosaures métalliques, Tamarik park.

10 novembre

La Fontaine

La nuit aussi le chantier martèle, gronde et cogne. Des hommes encore, font tonner la terre rouge sous les étoiles, ouvrent des pistes plus grandes que des boulevards de mégapole. Un Kronos dévore son antre avec des grincements de dents métalliques. Des Titan, géants de jardin, bêchent et ratissent un terrain à leur dimension. Ils enfouiront des buses, feront pousser des arches, dérouleront des rubans de bitume.

12 novembre Photos : sélection 2

Colimaçons

Soleil couchant sur un monde nouveau : Daewoo. Dans le livre de François Bon, Daewoo, la parole est donnée aux ouvrières expulsées du système Daewoo, refoulées du jour au lendemain de leur atelier de montages de télés, refoulées du monde des actifs, privées de salaire, privées d’avenir. Meurtries, suicidées. Daewoo résonne pour François Bon et ses lecteurs comme malhonnêteté, comme scandale, comme misère. Mais qui s’en soucie aujourd’hui ? Dans un autre monde, on se préoccuperait de retirer l’enseigne d’un malfaiteur. Et puis, un engin de chantier, c’est fait pour creuser, pour écraser, pour laminer, pour préparer un nouvel ordre.

Rutilant derrière les câbles métalliques qu’il dore et lustre puis assombrit, soleil se croit au Cap Sounion. Temple il y a. Le temps n’est plus aux marbres, au nombre d’or, aux lieux sauvages pour dresser un temple blanc se découpant sur la mer (un tel lieu est forcément un cadeau divin). Tout s’apprivoise, se réduit, se met en coupe, en plans, en béton. Reste, pour faire nombre, l’or quotidien du soleil.

14 novembre La mort sur le chantier. Le titre du journal du jour rappelle le risque permanent. Les mâchoires qui retiennent les filins ont cédé. Deux tonnes de béton dans la benne qui tombe. La vie s’arrête avec une brutalité insoutenable.

Guillemette de Grissac

Dernière modification le Sunday 20 May 2007

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